Biographie

UN PARCOURS ATYPIQUE

1886 – 1919

Né le 31 octobre 1886 de parents fortunés au château de Fonlabour (aujourd’hui lycée agricole d’Albi-Fonlabour), le comte Léonce de Saint-Martin de Paylha manifeste très jeune un don exceptionnel pour la musique et un amour passionné de l’orgue. Il se met au piano dès l’âge de quatre ans avec l’aide de sa mère, excellente pianiste, et à neuf ans, grâce au curé de la cathédrale Sainte-Cécile, convaincu de sa vocation, il a le bonheur d’en toucher le monumental grand orgue. A quatorze ans, il en devient organiste suppléant. En 1904, l’instrument est reconstruit par Jean-Baptiste Puget. Quatre claviers, 74 jeux, dont 42 en boîte expressive, en font l’un des orgues symphoniques les plus importants de France. Pour le jeune Léonce, c’est presque le paradis. Il  en sera marqué à jamais.

De cette jeunesse heureuse, il gardera toujours la nostalgie. Sa personnalité s’est bâtie sur ces années  de piano et d’orgue, et aussi sur les certitudes de la foi transmises par sa famille et par deux prêtres très proches. L’aisance ne captivait pas les âmes. Dans ce milieu aristocratique, on ne parlait ni ne pensait à l’argent. Cela ne faisait pas partie de l’éducation. Ce pourquoi sans doute, Saint-Martin conservera à ce sujet, tout le long de sa vie, une candeur incroyable.  

Passé le baccalauréat, son père n’entend pas le voir perdre son temps dans la frivolité d’études musicales. Il lui impose de préparer une licence en droit en vue d’une carrière d’avocat. Avec la complicité de sa mère, il parvient néanmoins à mener de front à Montpellier l’étude du droit à la faculté et celle de l’instrument auprès d’un professeur du conservatoire. La licence obtenue en 1906, il n’envisage toujours pas d’autre programme de vie que la musique, et plus précisément celle imbriquant la musique et la foi. Il l’affirme en toute clarté dans une mélodie pour voix et piano sur un petit poème de sa composition, « Prière à Sainte Cécile ».

Les musiques aussi sont pour vous des prières.
Sur les ailes des sons, nos âmes vont à Dieu…
Pour ceux…dont le jeune espoir fleurit à votre autel,
Protégez leur maison et bénissez leur vie
Et que leurs cœurs soient pleins de musique du ciel.

Après les deux ans du service militaire obligatoire, il peut enfin consacrer tout son temps à la musique. Une rencontre heureuse survient, celle de la fille de Georges Clemenceau, Madeleine Jacquemaire-Clemenceau, écrivain et future figure de l’Union des Femmes de France. Elle l’écoute aux grandes orgues de la cathédrale d’Albi. Impressionnée par son talent, elle finit par le décider à monter à Paris pour y retrouver son compatriote Adolphe Marty, organiste de Saint-François Xavier et professeur à l’Institut des Jeunes Aveugles où il forma durant plus de 40 ans nombre d’organistes.

 C’est alors un travail acharné avec cet organiste dont il devient bientôt l’adjoint à Saint-François Xavier. Il fréquente en même temps avec assiduité les autres tribunes parisiennes à l’écoute des meilleurs organistes et des plus beaux instruments.

Mais, 1er août 1914, c’est la guerre. Nouveau contretemps. Mobilisé comme maréchal des logis d’artillerie, il en revient en avril 1919 avec la croix de guerre et le grade de lieutenant. « Cinq années de glorieuse inactivité artistique », dira-t-il.

1919 – 1932

Nouveau départ. Une heureuse rencontre à la tribune de Saint-François-Xavier fin 1919 le conduit à succéder à Jean Huré comme organiste de l’église des Blancs-Manteaux dans le Marais, à deux pas de son appartement du 20 Place des Vosges. Dans le même temps, il se perfectionne en contrepoint et fugue avec Albert Bertelin, grand prix de Rome en 1902 et professeur à l’école César Franck.

En 1920, ce sont deux rencontres décisives.

Un jour de décembre 1920, Marcel Dupré, alors suppléant de Louis Vierne à Notre-Dame de Paris, se trouve brusquement empêché de tenir le grand orgue. Cherchant d’urgence un remplaçant, il questionne l’organiste du chœur, Albert Serre, qui lui propose de faire appel à Saint-Martin. Dupré le connaissait un peu. Aux vêpres d’un dimanche de 1917, il l’avait invité à prendre les claviers après le Magnificat. Et en 1919, l’expérience avait été renouvelée avec succès à Saint-Sulpice. Désormais, chaque fois que nécessaire, Dupré fera appel à lui en plein accord avec Vierne.

Une longue amitié prend forme. En juin 1922, il inaugure l’orgue Gutschenritter que Saint-Martin a fait installer chez lui. Sur cet orgue, il préparera ses fameux récitals Bach au Trocadéro. Tous deux s’appellent par leurs prénoms, prennent fréquemment contact par téléphone. Cette amitié restera indéfectible jusqu’aux derniers jours.

Autre rencontre décisive, celle de Louis Vierne. Dès le retour de celui-ci des quatre ans passés en Suisse pour soigner sa vue, Adolphe Marty, son ancien professeur, lui présente Saint-Martin. Auprès du grand organiste, celui-ci parachève sa formation. Dès 1922, quand Marcel Dupré se trouve empêché, Vierne fait appel à lui. Après ce que Vierne appellera la « trahison » de Dupré, ces remplacements se feront de plus en plus fréquents et, en 1926, au départ pour Le Havre de Pierre Auvray, l’autre suppléant, Saint-Martin restera seul suppléant.

Entre Saint-Martin, Vierne, et Madeleine Richepin, dite « Bichette », sa tendre égérie et secrétaire, cantatrice passionnée des mélodies qu’il lui dédie, nait une profonde amitié. « L’immense affection que nous vous portons à tous deux pour toujours » lui écrit-elle des USA pendant la tournée de Vierne. D’ailleurs celui-ci confie un jour à son brillant élève, le chanoine Auguste Fauchard, futur auteur de quatre symphonies admirées par Dupré : « Si un jour je devais cohabiter avec quelqu’un, mes préférences iraient vers lui » (Auguste Fauchard, «  Souvenirs » Les cahiers Boëllmann-Gigout n°11-15 1913).

Au cours de ces années, Saint-Martin déploie une intense activité. En 1924, il est nommé organiste du théâtre des Champs-Elysées. En 1926, il fait partie du premier cercle des « Amis de l’orgue » que promeut Béranger de Miramon. Régulièrement, dans son « salon rouge » où trônent son orgue et son Pleyel à double clavier, il organise avec sa femme, excellente pianiste, des réunions musicales où le chant tient une grande place.

Ce sont des concerts à Paris, où il met à l’honneur des œuvres d’Albert Bertelin et Georges Migot. En 1928, des récitals à Prague. De février à juin 1928, 14 concerts qu’il organise pour la restauration de son orgue des Blancs-Manteaux. Quatorze organistes y apportent leur concours, dont Charles-Marie Widor, André Fleury, Louis Vierne, André Marchal, Jean Huré, Joseph Bonnet et lui-même. En octobre 1930, il clôture, à Liège, les « Concerts d’orgue » qu’avait inaugurés Marcel Dupré dans le cadre de l’Exposition Universelle.

Cette même année, pour se procurer quelques subsides, il enregistre des transcriptions anodines sous le nom de Léo Stin. Vierne souhaite en effet que le nom de son suppléant n’apparaisse que pour les cérémonies religieuses et les concerts classiques. L’insouciance de certains journalistes fit que ce ne fut pas toujours le cas. Dans sa susceptibilité maladive, Vierne se met à soupçonner une nouvelle « trahison ». Au travers des cinglantes critiques de certains journaux sur les qualités de cantatrice de sa chère Madeleine, il suspecte une cabale contre lui-même. Et celle-ci, que  raconta-t-elle à Vierne après le refus de Saint-Martin de donner suite à la proposition qu’elle lui avait faite d’une tournée à deux aux USA ? Une lettre de Vierne parvient place des Vosges : « Je croyais votre amitié aussi sûre que fidèle… Je compte sur votre courtoisie, sinon sur votre affection, pour m’éviter toute visite où que ce soit ». Ce coup imputant la responsabilité de la rupture à celui qui en est la victime, blesse terriblement le destinataire. Aucune tentative de rapprochement n’aboutira. Malgré cette épreuve, Saint-Martin pardonnera, et continuera à vénérer son maître en interprétant assidûment ses œuvres.

Dans le même temps, les relations de Vierne avec le clergé de Notre-Dame se dégradent. Son subjectivisme de plus en plus indifférent à la liturgie, ses sautes d’humeur incontrôlables, son attitude vis-à-vis de Saint-Martin qui donne pleine satisfaction à chacune de ses interventions et qu’il cherche à évincer en faveur de son brillant élève, Maurice Duruflé, la place hors de propos qu’a prise Madeleine Richepin à la tribune du grand orgue sur le titulaire, vieillissant, effondré à l’annonce qu’elle lui a faite de son mariage avec celui qui le soigne, le docteur Mallet, tout cela cumulé, toutes les tentatives d’apaisement ayant échoué, le Chapitre, excédé, tranche, et en mai 1932 titularise Saint-Martin suppléant officiel de Louis Vierne.

1932 – 1954

L’état de santé déclinant de celui-ci le rendant de moins en moins disponible, Saint-Martin va consacrer presque tout son temps au service de Notre-Dame, préparant avec soin le répertoire adapté à chaque célébration.

Au cours des années 1933-1934, il travaille avec l’abbé Puget, physicien, sur le projet d’un orgue radio-synthétique techniquement très novateur, mais qui n’aura pas de suite à cause du manque de fiabilité de certains éléments. Saint-Martin y laissa quelques deniers, car l’abbé Puget se montra trop exigeant vis-à-vis du constructeur d’orgues américain Hamond qui se proposait de racheter le brevet.

De janvier 1936 à avril 1937, il donne chaque jeudi dans les locaux de Cavaillé-Coll cinquante-trois récitals radiodiffusés sur Radio-Paris, au cours desquels il interprète plus de cent cinquante œuvres de trente compositeurs différents, Bach particulièrement à l’honneur avec 40 œuvres, suivi de Vierne et de Widor.

Le 2 juin 1937, Louis Vierne, pris d’un malaise soudain, décède à ses claviers au cours d’un récital à Notre-Dame pour le dixième anniversaire des « Amis de l’Orgue ». Dès le 5 juin, devant le cercueil, à l’issue des obsèques, Béranger de Miramon, président de l’association, donne lecture de la copie d’une lettre adressée par Vierne le 4 février 1936 au cardinal Verdier, archevêque de Paris, dans laquelle il émet le vœu que son successeur soit soumis, comme il l’avait été, aux épreuves d’un concours.

Le lendemain, une pétition signée par cinquante-cinq organistes et maîtres de chapelle pour appuyer cette demande, est remise au chanoine Favier, administrateur de la cathédrale. Mais ce même jour, à l’unanimité, le Chapitre décide de garder Saint-Martin comme organiste de Notre-Dame. Le chanoine Favier s’en explique publiquement « par simple courtoisie » le 7 juin :

Le choix de Saint-Martin comme suppléant par Vierne lui-même justifie techniquement cette nomination ;
Depuis dix-sept ans, Saint-Martin a donné entière satisfaction et jamais il n’y  a eu de réclamation concernant la tenue de l’orgue par ses soins, au contraire ;
Le Chapitre estime que l’orgue doit collaborer prioritairement à la liturgie. C’est ce qui est demandé avant tout à l’organiste.

Il s’ensuit un tollé dans le milieu organistique parisien. On insinue la rumeur de la nomination d’un organiste amateur obtenue par intrigue ou par faveur du clergé. La pression médiatique est telle que Saint-Martin envisage de démissionner et de rejoindre la tribune de la cathédrale de Perpignan qui lui est ouverte. Mais Notre-Dame tient à son organiste et le retient fermement. Il va payer chèrement cette nomination. Il est banni du monde « officiel » de l’orgue et le déferlement de dénigrements et de malveillances en feront pour longtemps un musicien méconnu, sinon méprisé. De ces blessures, il ne laissera jamais rien paraître, gardant sous les affronts une sérénité et un sourire immuables. Citant Emile Ollivier, il prend le moyen de ne s’occuper de ses ennemis, ni de s’irriter, mais simplement, d’acquérir silencieusement une valeur intellectuelle et morale suffisante pour braver leurs attaques.

En mars 1939, la revue « Musique sacrée » commence à faire paraître huit articles sur « L’année liturgique en musique par le grand orgue aux messes basses du dimanche », dans lesquels il expose sa conception du rôle de l’organiste à l’église, et sa méthode pour  construire les programmes de ces messes.

Cette même année, Frédérick Marriott, organiste américain prenant des leçons chez Marcel Dupré, fréquente régulièrement la tribune de Notre-Dame pour se faire une opinion à la suite des articles de la revue « The Diapason » colportant les calomnies parisiennes. Son opinion faite, « The Diapason » revient sur ses écrits et annonce en juillet une tournée de Saint-Martin aux USA et au Canada de janvier à mars 1940. A coup sûr, cela rachèterait les avanies. Mais, nouvelle déception, le numéro de décembre annonce « avec regret » que, du fait de la guerre, la tournée est annulée. Saint-Martin a en effet été affecté au Ministère de la Guerre.

La défaite, l’inconcevable malheur qui nous frappe, touche au cœur le croix de guerre 1914. Un concert spirituel donné à Notre-Dame le 8 mars 1941 en pensée des deux millions de Français prisonniers en Allemagne, va lui fournir l’occasion de crier son patriotisme. Dans une cathédrale bondée, il fait soudain jaillir des grandes orgues le chant de la Marseillaise en conclusion de sa paraphrase de l’hymne national, « In Memoriam ». La foule, d’abord incrédule, finit par se mettre debout.  Après ce coup de panache, il s’attendait à être arrêté. (note 1)

La guerre est là. On gèle dans l’appartement. On gèle à Notre-Dame où souvent les coupures d’électricité ne permettent pas de jouer. En 1942, on se décide, le cœur déchiré, à vendre Fonlabour, qui sera plutôt bradé. Les années paraissent bien longues avant que l’on entrevoie la Libération. On la présume le 16 juillet 1944, avec un « Premier Récital d’Orgue Saint-Martin », donné dans une cathédrale comble. Un deuxième récital par Marcel Dupré est donné le 13 août, à six jours des barricades. Le 26 août, Saint-Martin est convoqué pour un Te Deum en présence du général de Gaulle. La tribune du grand orgue est inaccessible. Des balles sifflent ; seul le petit orgue intervient. Dans la panique, on entonne le Magnificat. Le Te Deum ne sera chanté que le 9 mai 1945. (note 2)

Les années qui suivent sont essentiellement consacrées à la composition. Je me cramponne à mon travail. Je manie, avec une soumission pleine et entière aux desseins de la Providence, la gomme et le crayon. Quelque peu las,  il ne donne pas suite à une nouvelle proposition d’une tournée aux USA, ni à la proposition d’une tribune en Californie. Il y réfléchit, mais, malgré les difficultés de la vie, il est trop attaché à Notre-Dame.

La vie est maintenant effectivement très difficile. Voici venir l’épreuve de la pauvreté. Etranger aux questions d’argent, au point de parfois ne même pas se faire payer quand il y a lieu, il commence à réaliser que la fortune familiale a fondu au fil du temps et de continuelles dévaluations. Les yeux s’ouvrent dans l’ahurissement devant la réalité des choses. Il ne restera bientôt que les maigres émoluments de Notre-Dame, de rares cachets et quelques leçons. La Providence en la personne de parents et d’amis fidèles permettra heureusement d’un peu compenser. Grâce à un dentiste ami qui achète l’appartement au moment de la vente de l’immeuble par appartements, il peut continuer à y demeurer. Grâce à son neveu, des expertises d’orgues lui sont commandées pour les dommages de guerre.Rien ne lui retire sa sérénité apparente, son sourire, sa courtoisie, son élégance malgré l’usure des vêtements. Notre-Dame l’aime, et l’entourent l’admiration chaleureuse de nombreux amis, celle, toute intime, de Janine Fontanges, chère amie et confidente, et celle, dans les derniers mois, de jeunes gens enthousiasmés.

En 1946, ce sont douze jours de récitals en Angleterre. En 1948, 1950 et 1952, l’organiste de la cathédrale de Bordeaux, le chanoine Lacaze, l’invite parmi les plus grands maîtres pour les récitals biannuels de « Renaissance de l’Orgue ». En 1950, il se produit à Florence  et à Sienne, et  en 1952, en Tunisie. En juin 1953, il donne bénévolement quatre récitals à Saint-Charles de Monceau à Paris pour la réfection de l’orgue.

En 1954, sa santé se détériore progressivement. Le 10 juin, après une opération de la dernière chance, il s’éteint doucement chez lui. « Trois personnes se trouvaient là dans une prière silencieuse, Madame de Saint-Martin, Marcel Dupré et moi-même » (Pasteur Georges Marchal).

Le brillant des notices biographiques cache bien souvent ce que vécurent réellement les intéressés. Saint-Martin ne vécut pas son titre d’organiste titulaire des grandes orgues de Notre-Dame de Paris comme l’heureux couronnement d’une carrière, et le sourire qu’il affichait en public n’était pas un sourire de béate satisfaction. Je suis ainsi fabriqué que je me livre rarement dans cette vie officielle qui m’est imposée et que je déteste. Il ne céda jamais à la tentation de se faire de l’altière tribune un piédestal personnel », écrit le R.P. Michel Riquet, le célèbre prédicateur de l’époque, dans le Figaro quelques jours après le décès.

Le bonheur de Saint-Martin fut de toucher des orgues, et, pendant plus de trente ans, de toucher le merveilleux instrument de Notre-Dame, rêve inimaginable, même dans ses plus beaux rêves de jeune organiste à la cathédrale d’Albi. Son bonheur, en 1927, alors qu’il semble dans le plein élan d’une carrière et supplée Louis Vierne en tournée aux USA, il le lui confie dans une correspondance : Je ne suis jamais plus heureux qu’entre mon orgue, mon piano et ma table de travail. Et presque vingt ans après, il écrit un jour à Janine Fontanges : Ce n’est que dans le travail que l’on oublie toutes choses. Le reste n’est qu’erreur, illusion et décevance… Ici le temps est maussade, il pleut par moments en averses torrentielles suivies d’éclaircies sereines, l’image de ma vie, mon papier à musique, mes claviers, mes souvenirs, les moments de joie, les moments de détresse, les heures qui passent, les années aussi.

Allusion directe à sa vie oscillant entre les épreuves d’un monde odieux, et les recommencements qui suivent, plus ou moins chargés d’espérances. Toutes ses légitimes ambitions furent systématiquement étouffées : interdits de son père, guerre de 1914, rupture de son amitié avec Louis Vierne, cabale à son encontre après sa titularisation, guerre de 1939-1945, et, les dernières années, la pauvreté, désolante conclusion financière de tant d’années de travail. Il en souffrit au point d’écrire un jour à sa confidente : Comme je voudrais n’avoir jamais quitté ma cathédrale d’Albi... Comment ne pas être désarmé quand on est emporté tout le long de sa vie par des événements qui surviennent hors de tout désir et de toute volonté.

« Par quels chemins intérieurs et quelles épreuves le Seigneur a-t-il voulu faire passer son serviteur ? C’est son secret » (Mgr Jehan Revert, maître de chapelle émérite de Notre-Dame de Paris, homélie de la messe du cinquantième anniversaire). Mais l’on dirait bien qu’une main invisible, celle de Notre-Dame sans doute, en jetant périodiquement des obstacles sur sa route, l’amena à chaque fois à se recentrer sur sa vraie vocation, et le conduisit ainsi mystérieusement de Sainte-Cécile d’Albi à Notre-Dame de Paris, où il n’eut pas d’autre ambition que de la servir en musique avec la plus grande ferveur.

Note 1

 L’œuvre eut un grand retentissement, dont le maréchal Pétain se fit même l’écho dans un pli adressé à l’auteur le 27 mars : « J’avais été tenu au courant de l’émotion poignante qui avait saisi tous ceux qui étaient réunis le 8 mars à la basilique de Notre-Dame…..Je voulais vous féliciter… ». Le succès fit que dans les semaines qui suivirent, la partition fut éditée chez Durand, portant en couverture la dédicace : « A Monsieur le Maréchal Pétain », et son titre : « In Memoriam, paraphrase de l’hymne national  Amour sacré de la Patrie ».

Il n’en a pas fallu plus à Monsieur Yannick Simon pour qualifier Saint-Martin, dans son ouvrage « Composer sous Vichy », de « précurseur du culte de la personnalité » du maréchal Pétain. Non pas à cause de la dédicace au Maréchal, que Monsieur Simon  semble ignorer, mais à cause du sous-titre. L’auteur écrit : « Amour sacré de la Patrie est le sixième couplet de la Marseillaise…la strophe du Maréchal, dont ce dernier préfère les paroles à celles, jugées trop belliqueuses, qui figurent au début de l’hymne national ».

Il est un fait que le Maréchal avait décidé de remplacer le sanguinaire premier couplet de la Marseillaise par le patriotique sixième couplet :

Amour sacré de la Patrie
Conduis, soutiens nos bras vengeurs
Liberté, liberté chérie
Combats avec tes défenseurs.
Sous nos drapeaux que ta victoire
Accoure à tes mâles accents.
Que tes ennemis expirants
Voient ton triomphe et ta gloire.

Qualifier Saint-Martin de précurseur du culte de la personnalité du maréchal Pétain à cause de cela est pour le moins excessif, sinon ridicule.

En outre, c’est incohérent puisqu’en mars 1941, neuf mois s’étaient déjà écoulés depuis l’arrivée au pouvoir du maréchal Pétain. Investi des pleins pouvoirs depuis juillet 1940 par le vote massif de la Chambre des députés et du Sénat réunis (569 voix pour, 80 contre, 20 abstentions), le vainqueur de Verdun paraissait encore aux yeux d’une large majorité de Français leur protecteur le plus sûr. L’historien Henri Amouroux n’hésite pas à intituler son ouvrage consacré  à cette période de notre histoire « Quarante millions de pétainistes ». Et n’avait-on pas lu en septembre 1940 dans les « Paroles au Maréchal » de Paul Claudel : 

Monsieur le Maréchal, voici cette France entre vos bras qui n’a que vous et qui ressuscite à voix basse…  France, écoute ce vieil homme sur toi qui se penche et qui te parle comme un père… »

Monsieur Simon, au tribunal du parti-pris, partage avec d’autres l’obsession de condamner tous ceux qui ont œuvré sous l’occupation. Claude Delvincourt, Olivier Messiaen, Norbert Dufourcq, Maurice Duruflé (à cause de la commande de son Requiem), nommés au Conservatoire Supérieur de Paris pendant l’occupation, Henri Dutilleux, et d’autres encore, ont eux aussi été soupçonnés. Monsieur Simon ne s’intéresse qu’à un sous-titre, et dédaigne la noble et héroïque inspiration de l’oeuvre. Il y a un cours de l’histoire. On ne peut en juger selon les critères hypocritement moralisateurs d’aujourd’hui .

Note 2

James Frazier, à la page 32 de son ouvrage Maurice Duruflé – the man and his music, écrit à propos de cette arrivée du général de Gaulle à Notre-Dame :

L’organiste de la cathédrale, Léonce de Saint-Martin, ne jouait pas pour le service. En effet, il était absent de la cathédrale en raison des quatre années de guerre, et il lui était reproché d’avoir été photographié au coté d’organistes allemands en uniforme militaire. Quelle que soit la raison pour laquelle Saint-Martin n’a pas joué pour le Te Deum à Notre-Dame, que ce soit à cause de ses sympathies personnelles ou simplement à cause de ses attaches avec la première cathédrale de France,  Duruflé fut invité à jouer à sa place.

Selon les notes figurant à la fin de son ouvrage, J. Frazier a rédigé ce paragraphe en se fiant à des renseignements de Paul Duruflé. D’où ce neveu de Maurice Duruflé a-t-il tiré ce méli-mélo  de fausses informations et de calomnies, allant jusqu’à rapporter , selon la note n°38, que Saint-Martin avait été étiqueté collaborateur. Par qui ?

Saint-Martin absent de la cathédrale en raison de la guerre : faux. Saint-Martin a scrupuleusement assuré son service pendant toute la guerre. Jean Guérard rappelle dans son livre que, jeune maîtrisien pendant l’occupation, il avait obtenu du maître de chapelle, le chanoine Merret, l’autorisation de monter à la tribune pour les messes de 11h15 avec orgue, et que c’est là qu’il l’a connu.

Saint-Martin photographié au coté d’organistes allemands en uniforme : Le reproche vient de qui ?

Il n’est pas invraisemblable que des organistes allemands aient profité de Paris pour demander à visiter la tribune et à en garder le souvenir. Par exemple, sont venus à Paris voir et sans doute toucher des orgues, Fritz Werner, musikbeauftragter (chargé de mission pour la musique), et Josef Aurens, organiste de l’orchestre philharmonique de Berlin. Etait-il possible de refuser ?

Saint-Martin n’a pas joué pour le Te Deum : Il n’y a pas eu de Te Deum. Du fait de l’arrivée prématurée de général de Gaulle et surtout de la panique due à la mitraillade survenant dans la cathédrale, ce fut l’improvisation la plus totale. Un prêtre présent eut le sang-froid d’entonner le Magnificat. De Gaulle écrit dans ses « Mémoires de guerre » : « Le Magnificat s’élève. En fut-il jamais de plus ardent ? »

Sympathies personnelles pour l’occupant ! Le patriotisme de Saint-Martin ne peut être mis en doute. Avoir suggéré cette pure calomnie à J. Frazier est outrageant. Pendant ces semaines, Saint-Martin écrivait sa « Toccata de la Libération ».

Ses attaches avec la première cathédrale de France : Le contexte ne semble évidemment pas vouloir dire que les bonnes relations de Saint-Martin avec la cathédrale empêchaient ce dernier de venir.  Il faudrait plutôt comprendre que le clergé de la cathédrale étant lui-même discrédité en ayant soutenu le régime de Vichy, comme le faisait toute la hiérarchie de l’Eglise selon ce que l’on lit quelques lignes plus haut, Saint-Martin, du fait même de ses bonnes relations avec le clergé, était compromis.

Duruflé fut invité à jouer à sa place : faux. Il aurait été invité par qui et à quel titre? Le souvenir des difficiles relations de Vierne, et à travers celui-ci, de Duruflé, avec Mgr Brot archiprêtre, avec l’abbé Lenoble, intendant, et avec le Chanoine Merret, maître de chapelle, faisait que Duruflé était à coup sûr le dernier organiste que l’on aurait invité. J.Frazier semble ignorer qu’en France, c’est l’affectataire qui est le patron, et par conséquent celui qui embauche.

Les faits véritables sont rapportés dans le livre de Jean Guérard « Léonce de Saint-Martin à Notre-Dame de Paris » pages 97 et 98, et la note manuscrite de Saint-Martin lui-même les résume parfaitement.

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